« Hé, belles fesses, viens voir un peu le travail des femmes ! ». A peine sorti de la voiture, me voilà happé par un tourbillon de boubous colorés. C’est à peine si mes pieds touchent le sol jusqu’aux manguiers sous lesquels sont étalés statuettes en bois, colliers et autres brimborions. Une commère aux flancs larges comme une barcasse me vante la finition d’un masque tandis qu’une autre me coiffe d’un chapeau peul au moins deux fois trop grand. J’aurais dû me méfier de cette apostrophe un peu trop flatteuse de mon arrière-train…La pause s’avère moins relaxante que prévu. Il est grand temps de reprendre la route du delta du Saloum. Et vite, vite, retrouver la quiétude de la mangrove.
A 3 ou 4 h au sud de Dakar, terre et mer fêtent leurs noces dans un inextricable enchevêtrement de plus de 200 îles. Un mariage fécond qui a permis à la mangrove de s’épanouir sur les rives des bolons, ces bras de mer au parcours indécis. Un écosystème remarquable. Toute la zone a été élevée au statut de Réserve Mondiale de la Biosphère en 1981. La longue pirogue fait ronfler son moteur de 40cv en négociant de gracieuses courbes entre les cordons de palétuviers. De temps à autre, une tache blanche vient se distinguer dans le vert pomme du mur végétal. Une aigrette, plumet au vent, nous regarde filer d’un air hautain. Plus loin, une énorme machine volante se met en branle et s’arrache péniblement à la surface de l’eau. Le Goliath, géant des hérons, prend ses longues pattes à son cou. Le delta apparaît tout d’abord comme une immense volière naturelle où s’ébattent échassiers, aigles pêcheurs et pélicans. Et puis, petit à petit, alors qu’on s’enfonce au cœur du dédale amphibie, on perçoit, par touches progressives, la vie sous l’eau : une surface frémissante, des petits poissons affolés qui jaillissent autour de la pirogue en éclairs métalliques, une sterne kamikaze qui sort de l’eau le bec embarrassé d’un alevin frétillant, une nageoire de dauphin fendant la surface, un nuage de sable soulevé sur un petit fond par une raie effarouchée…Le Saloum, c’est aussi un formidable refuge pour les poissons harassés au large par les avides flottilles de pêche européennes, un havre de paix favorable aux frayères et nurseries, un terrain de jeu sécurisé pour le jeune poisson en culottes courtes, à l’abri des redoutables mâchoires qui hantent la pleine mer. C’était le cas du moins jusqu’à il n’ y a pas si longtemps.
Alors que nous faisons route vers le bivouac du soir, nous croisons des pêcheurs occupés à remonter leur senne tournante. Dans une lumière cannelle, les rets chargés de poissons argentés émergent lentement d’une eau rayée de mystérieux reflets d’étain fondu. Belle carte postale. Mais il y a hic : les mailles du filet de nylon sont très petites et les poissons sont des mulets juvéniles. Depuis quelques années, la pression halieutique s’est sensiblement accrue sur cette zone jusque là épargnée. La demande des marchés étrangers a grimpé en flèche et de nombreuses espèces qui n’alimentaient que les villages de la région sont désormais exportées. L’arrivée de pêcheurs migrants a encore compliqué la donne. Pendant la saison sèche, des Guinéens viennent par exemple pêcher le cobo, un poisson gras et truffé d’arêtes au « filet ramasse », un filet qu’ils laissent dériver dans le bolon. Les poissons sont fumés, séchés, empilés dans des cartons de 200kg et expédiés en Guinée ou au Mali. De telles méthodes ont de sévères répercussions sur la faune estuarienne.
Après une nuit sous la tente sur l’île de Guior, bercé par les hurlements mélancoliques des chacals et les aboiements souffreteux des hyènes, je me réveille, astiqué comme les bottines du général Faidherbe, fameux gouverneur du Sénégal. Les abeilles bombinent, les huîtres des palétuviers claquent du bec. Belle journée pour plonger. La pirogue me largue sur les piles prometteuses d’un ponton de bois. L’eau jaunasse est plus fraîche que prévu. L’étale de marée haute n’est pas encore bien établie et un léger courant me colle contre l’un des piliers du pont. Brûlure immédiate et cuisante. Des bouquets de plumulaires, hydraires des plus vicieux, me souhaitent la bienvenue à grands coups de décharges urticantes. Un aréopage de poissons cerf-volant, ces petits monodactylidés taillés en losange et amateurs d’estuaires, vient me faire oublier mes démangeaisons. Curieux comme des chouettes, ils dévisagent le plongeur au ras du masque. Des lutjans peu habitués aux visites me lorgnent avec circonspection. Je sors la tête de l’eau sous les regards médusés d’une dizaine d’enfants attroupés sur le ponton. Ils m’ont pris pour un lamantin ! Attirés par des résurgences d’eau douce, ces gros siréniens fréquentent depuis longtemps le delta. Certains villages continuent de les chasser pour la viande. Compter autour de 150000 FCFA (230 € environ) pour la bête entière. Les gamins rigolards m’expliquent qu’on tue le lamantin lorsqu’il remonte en surface à l’aide d’un grand harpon. Je sors de l’eau, ravi de m’en tirer à si bon compte.
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