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A Moundé, Babacar Sarr, le chef du village, a trimé pendant 30 ans sur les thoniers et chalutiers français. Une vie dédiée à la pêche hauturière avec des campagnes qui duraient jusqu’à 100j, des tempêtes qui vous retournent les tripes, les sales boulots sur le pont dans la froidure des embruns,des mois complets sans revoir les proches… Il coule aujourd’hui une retraite bien méritée et s’est proposé de m’accompagner en pirogue avec la délégation de son village à la grande sauterie du lendemain : l’inauguration officielle de l’aire marine protégée (AMP) du Bamboung, en présence de Mme Viviane Wade, l’épouse du président du Sénégal et de toutes les huiles de la région. A l’initiative de l’Océanium de Dakar et donc de son inoxydable patron Haïdar El Ali, la totalité des 15km de bolon sont intégralement protégés en accord avec les 15 villages des environs. Mieux que cela : les populations locales gèrent elles-mêmes la sauvegarde de la zone. Une grande première qui marque sans doute un tournant au Sénégal.
Après une sale nuit en compagnie d’une confrérie de rats qui s’étaient mis en tête de faire du trampoline sur mon matelas, j’embarque dès potron-minet en compagnie d’une dizaine de femmes sur une bien frêle pirogue. 4 heures de vilain clapot plus tard, clameurs et grondements de tambours s’élèvent au loin. Bientôt une vingtaine d’embarcations nous rejoint à l’embouchure du bolon du Bamboung, avec chacune à son bord une palanquée de chanteuses survoltées accompagnées d’un orchestre de tamtams. Ambiance garantie. Mais voilà déjà la « pirogue présidentielle ». Debout, Haïdar, coiffé d’un chèche immaculé salue la tonitruante flottille tout en faisant le V de la victoire. Il a de bonnes raisons d’être content, cela fait 3 ans que lui et son équipe poussent le projet. Derrière notre Omar Sharif de la mangrove, Mme la Présidente envoie des baisers aux délégations en liesse. Une sortie du carrosse royal à Buckingham Palace ne saurait susciter plus d’émotion. Si seulement Léon Zitrone était encore parmi nous…Notre pirogue ayant le moteur le plus miteux, nous arrivons bons derniers à Keur Bamboung, le campement éco touristique achevé tout récemment afin d’assurer notamment le fonctionnement de l’AMP. Un flot de discours flagorneurs ânonnés par une succession de satrapes locaux charrie déjà son lot de glose bavarde et d’éloges poussifs : « Mme Viviane, inlassable Pénélope, engagée corps et âme auprès de son mari dans la sauvegarde de l’environnement, illustre dame qui fait honneur à la femme sénégalaise… ». Haïdar a droit lui aussi à son panégyrique : « Ange de la mer, gendarme n°1 de l’environnement, Cousteau sénégalais… », les dithyrambes s’enfilent comme des perles. Haïdar s’agite sur sa chaise comme une guêpe dans un bocal. Il n’est pas dupe. L’important, c’est que la femme du président soit ici aujourd’hui pour lui apporter le soutien officiel de l’Etat et que l’AMP bénéficie du même coup d’un formidable coup de pub à travers tout le pays.
Jean Goepp, coordinateur pour l’Océanium du projet Narou Heuleuk (voir encadré), savoure ce jour de gloire. « Le choix de la zone à protéger s’est fait en accord avec les populations locales. L’idée, c’est qu’ils s’approprient eux-mêmes la gestion de l’AMP. On compte aujourd’hui 16 surveillants, complètement bénévoles, qui viennent pour la plupart des villages voisins. Ils se succèdent par binôme dans un mirador à l’entrée du bolon et préviennent les intrusions de pêcheurs. Ils font aussi des patrouilles à bord d’un bateau motorisé. On a construit avec eux un éco village dont les revenus sont destinés à financer l’AMP et des projets de la communauté rurale ». Ses explications finissent noyées sous les décibels de la délégation de Toubakouta qui vient de se lancer dans une retentissante chorégraphie.
Quelques jours plus tard, alors que hérons et courlis ont repris possession des berges, Keur Bamboung suinte de toutes ses pores calme et sérénité. Un petit calao à bec rouge slalome entre les cases construites en matériaux traditionnels, toit en fronde de palmiers, murs en briques cuites sur place… Les merles métalliques babillent du haut d’un baobab grassouillet. Pas une paupière ne bat dans le campement. Seul Haïdar soulève de la poussière dans une agitation soudaine. Le feu lui sort des naseaux. Ses chers arbrisseaux qu’il a lui même plantés n’ont pas été arrosés depuis 3 jours. Seau d’eau à la main, il court ventre à terre d’un plan à l’autre et abreuve ses desséchés protégés. Peut-on imaginer personnage plus impliqué dans la défense de l’environnement ? Haïdar, un sybarite à la trogne si gaillarde qu’elle pourrait servir d’enseigne à une taverne, une vitalité de phacochère, une opiniâtreté de buffle, une force qui va, aurait dit Hugo. Ses parents libanais sont arrivés à Dakar, croyant débarquer aux USA. Haïdar découvre la mer à 11 ans et depuis ne l’a plus quitté. Il monte l’Océanium en 1984, centre de plongée et association de protection de l’environnement marin et s’investit dans de multiples croisades, de la sauvegarde du thiof, ce petit mérou surpêché car rentrant dans la composition du plat national, à la plantation d’arbres fruitiers dans les îles du Saloum. Un généreux. Il suffit de se poser dans la cour ombragée de l’Océanium pour s’en convaincre : aveugles, épileptiques et sans emplois font antichambre et sont reçus les uns après les autres pour un coup de pouce, un piston, ou simplement un petit billet. A l’instar de Jésus, Haïdar marcherait-il aussi sur l’eau ? J’aimerais en avoir le coeur net et le convie à venir plonger dans le bolon. Très décevant, ses palmes traversent la surface comme les miennes. Nous nous retrouvons dans une eau très chargée mais fort riche. Vers 5 m, survol d’un épais tapis d’ascidies oranges piquetées de petites éponges rondouillardes. Un poisson à la gueule démesurée sans doute de la famille des Batrachoïdidés nous guigne, hébété, à l’entrée de son terrier. Haïdar repère les yeux émeraude d’une sole-langue qui dépassent à peine du sable. Au cœur du lacis de racines de palétuviers, éponges, huîtres, moules et hydraires conspirent dans l’ombre.
Alors que nous naviguons vers le campement, Haïdar m’explique comment l’IRD (Institut de Recherche sur le Développement) a d’ores et déjà pu constater une incroyable augmentation de la biomasse dans le bolon. Les chercheurs ont eu du mal à croire à de tels résultats. Les pêcheurs locaux signalent depuis quelque temps des captures record dans les eaux alentour. « On a mis en place ici un modèle de gestion des ressources marines qui doit servir d’exemple à tout un tas d’autres communautés. Regarde autour de toi, cela grouille de vie ici ». Comme pour confirmer ses propos, un mulet jaillit de l’eau pour atterrir dans la pirogue. Haïdar commanderait-il aussi aux bêtes de l’Océan ?
Christophe Migeon

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