
D’abord la jambe gauche…et puis ensuite la jambe droite. Ce sont toujours les mêmes gestes, toujours, que l’on répète lorsqu’on enfile une combinaison. Oui mais voilà, il est 22h30, et la combinaison, encore toute humide de l’après-midi est aussi chaleureuse et accueillante qu’une plage de St Pierre et Miquelon au mois de janvier. Sur le sombre quai de St Pabu, Finistère Nord, ce ne sont que soupirs et gémissements, pas vraiment d’extase, malgré l’heure tardive. Pourquoi diable 15 plongeurs préfèrent-ils se soumettre à ce supplice barbare et moyenâgeux plutôt que de siroter une bolée de cidre dans la tiédeur douillette d’une crêperie ? Parce qu’ils savent que le spectacle qui les attend effacera bien vite les affres de ce bénin calvaire...
A peine 30 minutes plus tard, nous voilà au pied d’une balise de danger isolé dont l’on ne devine que l’inquiétante silhouette par cette nuit sans lune. Sous le zodiac coule un sinistre clapot couleur de
Le cocon du perroquet "Do not disturb" |
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Certaines espèces de perroquets ont la curieuse habitude de sécréter à partir de la bouche un genre de mucus qui finit par englober tout le corps. Deux trous placés aux extrémités de ce cocon diaphane permettent la circulation de l’eau et donc la respiration. Au sein d’une même espèce, ce sont les plus petits individus qui sont les plus susceptibles de se confectionner cet abri. Les plus gros semblent ne pas en avoir besoin. Mais au fait à quoi cela sert-il ? Il semblerait que l’isolation olfactive soit le but recherché. Les prédateurs nocturnes comme la murène, fonctionnent en effet souvent à l’odorat. Le cocon permet au perroquet de ne pas laisser d’effluves partir au fil de l’eau. Prière de ne pas déranger : il ne peut faire qu’un cocon par nuit. |
goudron. Il est étonnant de constater à quel point une couleur peut influencer l’état d’esprit : Si le Grand Bleu peut faire rêver les plus blasés, rares sont ceux qui salivent à l’idée de se faire avaler par ce Grand Noir. C’est pourtant à ce moment précis que flotte autour de l’embarcation un suave parfum de mystère, un arôme d’inconnu, une titillante atmosphère d’aventure. Instant fugace où chacun savoure une impalpable sensation de surprises et de découvertes potentielles.
Ca y est, c’est l’étal. François, le patron du club nous donne le feu v
ert. Retour prévu dans 45 minutes max. La lampe encore éteinte, je me laisse engloutir par les ténèbres glacées. Les repères s’estompent, la surface a disparu, le fond reste invisible. Quelques mouvements de la main révèlent la présence lumineuse d’algues dinoflagellées qui se mettent soudain à scintiller. Bras tendus comme un super héros à cape rouge, je vole sous une voûte constellée d’étoiles. ..et fais un spectaculaire atterrissage d’urgence au milieu de vilains blocs rocheux qui me râpent le ventre. Houla, il est grand temps d’allumer le phare !
La voilà enfin, dans le halo lumineux de la lampe, la récompense du plongeur de nuit : un foisonnement, une exubérance de vie insoupçonnable de jour. Tout le petit monde des failles et des fissures est de sortie : des galathées noires, toutes pinces dehors, s’activent sans aucune pudeur sur le velours d’une moquette d’anémones Corynactis. Sous les panaches plumeux de gros œillets de mer, d’arrogantes étrilles crapahutent, dos à la paroi, tout en me dévisageant de leurs yeux lucifériens. Quelques tourteaux nonchalants se fraient poussivement un chemin parmi la foule des petites araignées Inachus ou macropodes, coquets petits crustacés à la carapace délicatement ornée de bouts d’éponges ou de boutures d’algues. Sur une coralline, un pycnogonide, cousin éloigné des araignées et des scorpions, se laisse deviner par le lent mouvement de ses pattes squelettiques. Rien d’étonnant à ce que les Bretons les nomment les «corps sans âmes » : Il faut vraiment coller son masque sur la bestiole pour apercevoir un semblant de tête. Plus loin, un gracile syngnathe aiguille s’enroule, hébété par la lueur du phare autour d’une himanthale. Un congre affamé ondule le long de la lisière sable-roche tel long ruban argenté. Un calmar inquisiteur se fait soudain capturer par les faisceaux lumineux de nos lampes comme un bombardier par les projecteurs d’une DCA. Cela laisse de marbre de grosses vieilles, qui, vautrées sur le fond, dorment du sommeil du juste. Tout le piment de la plongée de nuit vient de cette incomparable concentration d’imprévus et de surprises.
Les décors de fonds marins parcourus la journée sont utilisés, une fois la nuit venue, pour une toute autre pièce. Certains acteurs, premiers rôles charismatiques le jour, partent, confus, se cacher dans les coulisses. D’autres, abrutis de fatigue, s’endorment, tels des souches, à même les planches du théâtre. De nouveaux comédiens surgis de nulle part ou des seconds rôles entr’aperçus le jour prennent alors le devant de la scène. Le spectateur nocturne assiste ainsi à une représentation bien plus originale que le jour avec des acteurs souvent moins connus, jouant parfois des séquences parfaitement inédites. Ne tarde pas à apparaître une étonnante sensation d’intimité, de proximité entre le plongeur et tout ce petit monde. Alors la prochaine fois que vous hésiterez entre la discothèque, ses gins fizz, ses slows langoureux et enfiler une vieille combinaison glacée, réfléchissez-y à deux fois… Vous aurez sûrement moins mal à la tête le lendemain.
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