Je comprends maintenant le nombre important d’épaves qui reposent tout le long du fameux détroit de Goubal, au nord de l’île Shadwan. Les coraux remontent ici à fleur d’eau et, à contre-jour, ils sont insoupçonnables. Ces récifs forment autant de pièges à bateaux dans ces eaux égyptiennes. Et comme le trafic maritime empruntant le canal de Suez reste très important…
Le meilleur moyen d’explorer ces sites peu fréquentés par les plongeurs est d’y partir en croisière à bord d’unités de moins de vingt mètres susceptibles d’héberger confortablement une dizaine de personnes. Leur maniabilité leur permet de composer avec un vent qui peut tourner rapidement et rendre les mouillages inconfortables et périlleux. Et puis, avec seulement six à huit plongeurs à bord, l’ambiance est confortable et détendue.
Sha’b Abu Nuhas (Sha’b signifie récif en égyptien) est orienté nord-ouest. Ici reposent, pour le plus grand plaisir des plongeurs, quatre superbes épaves entre six et vingt mètres de fond sur un lit de sable blanc. Elles sont distantes d’une centaine de mètres les unes des autres et représentent donc un site idéal pour plonger quasiment en continu pendant deux jours. Il règne sur l’endroit l’atmosphère particulière aux fortunes de mer : mélange de tragique, d’émotions existentielles et d’émerveillement. L’épave située le plus au nord contient des sacs de céréales, probab

lement des lentilles, dont se nourrissent encore les poissons plusieurs années après le naufrage. La seconde est italienne. Elle renferme du carrelage dans ses soutes éventrées par un choc brutal. Drôle de façon de recouvrir le fond des océans ! Les lignes convergentes des haubans vers le mât affine sa silhouette. Un gros napoléon m’ignore. Quelques balistes bleues s’excitent autour de la tôle bien concrétionnée. Un couple de poissons-anges me suit tandis que deux calamars de soixante centimètres déposent leurs œufs parmi les étroites anfractuosités du corail. Il n’y a pas de courant et la visibilité est exceptionnelle.
Depuis le poste de pilotage situé à l’arrière, plusieurs échelles filtrent les rayons du soleil. Des milliers de « glassfishes » couleur or, presque transparents, forment des volutes et des spirales jusqu’à m’envelopper à moins de quarante centimètres. Spectacle d’une beauté indescriptible ! Que la mer Rouge est belle ! Je la trouve presque inchangée depuis ma première visite, il y a une quinzaine d’années. Les éternels coraux mous aux teintes si chaudes, les chromodoris si photogéniques et toute cette vie me comblent. Au palier, trois petits poissons transparents d’un centimètre à peine jouent sur le dos d’une méduse aux reflets dorés tandis que du macroplancton scintille en surface tel un engin extraterrestre. Détaché sur le fond bleu du ciel, un requin gris passe…
Plus au sud-est, gît la troisième épave. Quelques bouteilles sont éparpillées sur le sable, attendant peut-être un prochain banquet avec Poséidon. Plus loin encore, un autre bateau s’est échoué avec une importante cargaison de bois. Quelques poutres se dressent vers la surface, presque intactes. Et toujours ces fabuleux « glass fishes » qui hantent les coursives. Immobile sur le fond, un poisson crocodile d’un mètre attend. J’aperçois Carmen jouer à cache-cache avec un énorme mérou qui doit mesurer plus d’un mètre cinquante. C’est attendrissant. Dommage, que le soir elle boive du pastis avec du lait ! Un ronronnement sourd et persistant signe le passage au loin d’un supertanker qui se dirige probablement vers l’une de ces immenses plates-formes pétrolières situées à quelques miles de nous en direction du Sinaï, de Ras Mohared et du détroit de Tiran.
Le lendemain, nous nous immergeons plus loin dans le détroit de Goubal, à Sha’b-Ali où le Thistlegorn, un cargo militaire écossais fut envoyé par le fond par les bombes de l’aviation ennemie en mai 1940. Neuf hommes y trouvèrent la mort. Le bâtiment mesure environ 150 mètres et s’étire entre 20 et 30 mètres de fond. J’aperçois un wagon, des voitures, des motos, des roues et quelques bottes. Sur une embarcation voisine, un plongeur remonte un fusil. Quelle émotion ! C’est l’une des plus belles épaves que j’aie jamais eu l’occasion de visiter. Avec une vie intense : gorgones et coraux mous à profusion, poissons empereurs et ptéroïs qui ont pris possession des tuyaux et des câbles, et, en arrière plan, un banc de carangues qui tournoie dans le bleu.
Grande plongée ! Avec, pour couronner le tout et manifester qu’ils sont en Egypte, les poissons qui se mettent de profil, comme les hiéroglyphes. En surface m’attend une tempête de ciel bleu assortie de bourrasques de soleil. Au retour, par Bluff Point, une dizaine de dauphins nous accompagne en surfant sur la vague d’étrave. Plus tard, sur la plage, Daniel, notre vidéaste passionné de paléoconchyologie, m’explique les coquillages fossilisés ; il en connaît un bout sur les lambis, tritons, cônes, bénitiers, murex, olives et porcelaines du Pléistocène. Ici, la transparence de l’eau m’impressionne toujours : comment se lasser de la mer Rouge !
En quelques minutes, un grain se lève, force 7. Le sable fin qu’il soulève me pique les yeux. Il est alors temps pour Daniel et moi de plonger, lui avec sa Sony, moi avec mon Nikonos. Je suis équipé en macro rapport un sur un et lorsque j’essaye de photographier l’œil d’une tortue verte, un aimable mais convaincant coup de pattes me fait comprendre qu’il est inutile d’insister. Je me résigne. Heureusement, Daniel peut la suivre. Deux poissons s’abritent sous son ventre. Elle tourne autour de nous pendant de trop courtes minutes pour enfin nous abandonner, relayée par un poisson-trompette qui s’approche à cinquante centimètres de mon masque. Plus loin, une murène baille. Un peu plus tard, devant un thé à la menthe et un régime de succulentes petites bananes vertes, nous revoyons ces superbes images sur la télévision du bord. On n’arrête pas la technique… Entre deux plongées, le moteur diesel, au rythme d’un tam-tam africain, berce nos traversées pharaoniques autour de Siyul Sagira. Là, nous assistons au combat que se livrent deux perroquets males pour conquérir une trentaine de femelles reconnaissables à leur robe plus jaune
Quelques plongées de nuit autour des îles Giftoun viennent agrémenter notre croisière. Dans quinze mètres d’eau, les porcelaines se parent de leur manteau rouge, les crinoïdes s’épanouissent, les oursins fleurissent, les diodons se gonflent, les perroquets « cocoonent » et les poissons coffres, éblouis par ma lampe, se cognent contre les coraux. J’aperçois un cône textile, mortel, en plein déplacement ainsi qu’un autre cône moins rare mais mesurant vingt centimètre, accompagné de deux nudibranches de même longueur et je caresse un magnifique poisson rouge aux moustaches blanches que j’ai délicatement soulevé du fond. Il dort encore au creux de ma main…
Alors que le soleil et l’horizon se rejoignent, inexorablement, je me laisse envahir par une douce torpeur. Et je songe : « Goûte intensément chaque minute de ta vie. Ne laisse pas de place au regret. Pense qu’avec toi, il y a la Nature qui est tout. »
Henri Eskenaziwww.henrieskenazi.com
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