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Emotions voyage plongée Ile Maurice: Virginie et le Capricorne
La terrible nouvelle me parvient le 17 août 1744 par un courrier parti le même jour de Port-Louis. Le Saint-Guéran vient de faire naufrage face à la baie de la Poudre d’Or. A son bord se trouve mon amie Virginie de la Tour, « douce, modeste et confiante comme Eve ». Pour moi le rêve vire au cauchemar… Pourtant, dès le lendemain, je décide de m’immerger dans les eaux turquoise de l’océan Indien, à la recherche de mon amie...

Paul, son presque frère, m’accompagne. Je me sens chaviré par l’émotion. Je revis alors les moments de bonheur passés à ses côtés, lorsque nous déambulions, croulant sous les fruits et les légumes, inondés de saveurs, d’odeurs et de couleurs. Virginie se délectait des pommes d’amour et des chouchous. Puis je m’en vais revoir Triolet, pour m’imprégner de la splendeur du paysage et du charme du lieu. Trois jolies femmes en saris rouge et jaune déposent des offrandes au pied d’un temple Tamoul d’où émane une forte odeur d’encens. Un oiseau au ventre orangé se délecte des quelques miettes que je lui offre. D’autres, jaunes et plus bruyants, le rejoignent pour le festin. Un peu plus tard, une famille de singes malicieux croise mon chemin…

M’approchant de Grand-Baie, mon regard embrasse la vaste étendue moutonnante des arbres qu’empanachent, ici ou là, des bouquets flamboyants. A l’entrée de la plaine, que saupoudrent d’innombrables fleurs, l’écho des collines répète sans cesse le bruissement des alizés dans les palmistes voisins. Assis devant un verre d’extrait aqueux de Mesona chinensis, une surprenante boisson à base d’algues gélifiées, j’écoute le fracas des vagues qui se brisent au moins sur les récifs, tandis que mon esprit voyage des eaux du lagon à celles du large…

Au sud-ouest de l’île, j’aperçois l’île aux Bénitiers que surplombe le morne Brabant. A ses pieds, non loin de Chamarel et de ses terres aux sept couleurs, gambade un troupeau de biches. On m’avait prévenu : Maurice comme on la nomme aujourd’hui, « a été offerte au monde pour y servir de refuge ».
Paul veut m’emmener plus loin. Ma légère embarcation se faufile à travers un véritable dédale de palétuviers. Par endroits, la coque racle le fond de corail. Je m’engage enfin dans un étroit chenal entre deux langues de sable immaculé. C’est l’île aux Cerfs où le soleil explose et me force à froncer les sourcils. Las, je m’assoupis enfin pour quelques heures…

Sur le chemin du retour, je m’offre une courte halte au jardin de Pamplemousse pour soulager ma peau brûlée. Une maison créole me replonge dans les chimères du passé. D’immenses nénuphars flottent au pied d’arbres centenaires, aux senteurs effrontées, parmi lesquelles je distingue les essences du bois de quatre épices et du giroflier. A l’aube, je pars plonger. D’une simple expiration, je refoule l’odeur forte des épices. Plus de girofle, de cannelle, de cumin ou de safran, mais le goût salé du plancton. Vers trente mètres au-delà des fines ramures du corail noir, je fais la connaissance de requins plus curieux que voraces, de barracudas plus têtus qu’agressifs, de murènes plus myopes que méchantes ! Les forêts de faux corail noir, ou Tubastrea micranta, dont certaines branches peuvent atteindre deux mètres, font partie du patrimoine d’ »l’île Maurice. Il serait désastreux que ces excentricités de la nature viennent à disparaître à cause d’actions inconsidérées…

L’île Maurice offre bien plus qu’une carte postale : une extraordinaire diversité sous-marine et des fonds coralliens étincelants. La transparence de l’eau permet d’apprécier la quantité de coraux champignons, ou Fungia, avec leurs lamelles calcaires caractéristiques qui rayonnent du centre vers la périphérie et dont le squelette peut dépasser trente centimètres. Une murène plus longue que moi se balance mollement, puis elle m’enlace comme pour m’apprivoiser. Immobile j’aperçois deux thons qui chassent dans le bleu. Je dénombrerai huit espèces différentes de murènes sur ce seul récif. L’une d’elles est borgne de l’œil droit, ce qui rend son approche plus facile de ce côté : elle se nomme Monica et n’est pas farouche du tout. Je survole un véritable aquarium géant ! Toujours en quête de plongées inédites, j’ai maintenant sous mes palmes un jardin aux mille contrastes. A peine immergé, j’entends l’eau craquer. La respiration bloquée, j’écoute ce crissement ininterrompu et inexplicable, caractéristique de certaines mers. Un, puis deux, puis trois poissons feuilles se balancent au gré du courant. Des dizaines de sergents-majors, en habit de bagnard, papillonnent autour de moi. Dieu a, parait il, créé cette île avant le Paradis pour lui servir de modèle…

Mais toujours pas de Saint-Géran ! La violence de la tempête a du être inouïe. A l’extrémité se trouve Cap Malheureux, avec son église habillée de rouge et de blanc dont le clocher évoque une pagode. De là, on distingue plusieurs îles dont l’une en forme de toboggan : c’est le Coin de Mire. Elle signale la Grande Terre aux navires venus des Indes dont les cales sont chargées d’épices. Par quinze mètres de fond, j’y verrai un poisson rarissime de la famille des Scorpaenidae, d’une trentaine de centimètres, qui marche dans le sable grâce à ses deux pattes munies de crochets. C’est un Inimicus filamentosus. A ma vue, il déplie ses ailes de papillon aux tons orangés et aux formes concentriques, comme pour m’intimider. Sa piqûre est extrêmement dangereuse. Pourtant sa présence me fait oublier un instant le souvenir d’une jeune fille blonde, au teint clair, aux yeux bleus et aux lèvres de corail.

Si le tropique du Capricorne surligne ce petit bout de terre, au beau milieu du plus tiède des océans, entouré par l’Afrique, l’Inde et l’Australie, c’est bien qu’il y a quelque chose de magique dans ces lieux. Même les forces de Coriolis y sont inversées ! Sous la surface de cet authentique paradis, ceinturé de plages dorées et de bougainvilliers, un autre havre de paix attend le voyageur. La scène se passe au milieu d’une baie où tout n’est qu’harmonie. Une raie pastenague m’apparaît comme un ange qui prend son envol pour rejoindre les cieux. Je pars avec elle et j’ai l’impression que rien ne pourra m’en détacher. Est-ce un signe de Virginie ou simplement sa métamorphose ? La raie disparaît derrière de gigantesques gorgones qui ondulent, fragiles éventails animés par le courant. Soudain, je découvre un vieux canon qui surgit du sable comme pour m’indiquer une direction. Encore une coïncidence ? Plus tard, je verrai deux murènes jouer ensemble, telles des adolescents impudiques. Virginie ? Mais où donc est Paul ?

Au lieu-dit l’aquarium, une petite raie torpille effarouchée décolle a mon passage pour aller s’enfouir quelques mètres plus loin. Un superbe poisson flûte à la tête de cheval chevauche un placide mérou. Apathique, il se colle à son dos, comme pour manifester son intention de ne plus le quitter. Le mérou finit par s’en débarrasser d’un brusque coup de queue. Désemparé le poisson flûte se retrouve tout seul, la tête en bas. Que la nature est curieuse ! Un banc de chromis à la robe pastel croise au-dessus des cimes d’une forêt de corail Acropora. Au moindre danger, ils vont se réfugier dans leurs enchevêtrements obscurs. Plus loin, des dizaines de poissons chats, à la moustache frétillante s’excitent dans une anfractuosité.

Chaque fois que j’explore une épave, j’ai le cœur qui bat. A Water Lilly, les restes de deux barges récentes gisent sur le fond, pris au piège du temps. Ils sont entourés de pneus, véritables abris à murènes. Un autre poisson flûte me guide vers deux énormes Ptéroïs volitans aux plumes aussi fragiles que dangereuses. J’effleure celles du plus gros : un frisson me parcourt le corps. Dans le bleu, trois « gros yeux » observent la scène sans s’émouvoir, aussi immobiles que le poisson crocodile qu’ils surplombent. Même les poissons dominos, noirs à points blancs, roucoulent de bonheur ! Le Silvestar, bateau de pêche mauricien de presque quarante mètres, repose par trente neuf mètres de fond sur le sable, gîtant légèrement sur tribord. Il a été volontairement coulé là. L’eau est claire, la lumière favorable.

La faune n’est pas encore très riche, bien que les coraux mous ont commencé leur entreprise de colonisation. Mon esprit se brouille, j’ai l’impression de plonger depuis une éternité. Un beau matin sans vent, à l’heure où les premiers rayons déchirent l’horizon oriental, je décide d’explorer le lieu-dit « la fosse aux requins », à deux heures de navigation de Trou-aux-Biches. En chemin, plusieurs petits dauphins « long-nez », comme on les appelle ici, s’amusent avec l’étrave du bateau, avant de s’éloigner pour chasser les exocets que les sternes attendent impatiemment à la crête des vagues. A peine le bateau arrêté, je me mets à l’eau. Cinq requins gris à la queue noire et au ventre blanc tournoient, un peu effarouchés. Au milieu d’eux traîne un énorme barracuda de presque deux mètres. Il est d’un calme olympien, indifférent à la houle qui me ballotte. J’explore une grotte. En sortant, je me trouve entouré de plusieurs centaines de petits barracudas. Mes bulles les effraient, j’essaye de respirer le moins possible, mais j’ai le cœur qui bat très fort. En remontant, j’ai envie de crier la beauté du lieu, la beauté du temps. Je voudrais que tout s’arrête ici, maintenant et pour longtemps…

Réflexion faite, je me décide à faire une plongée à Souillac, à l’extrémité sud de l’île. Ici, les paysages sont différents. Je m’immerge dans un bleu profond, le long d’un tombant de cinquante mètres, survolant une immensité féerique de « dentelles de mariée »où s’ébattent trois tortues d’un quintal chacune. Les fusiliers, les carangues, les lutjans et les barracudas tournoient. J’ai le souffle coupé. Un imposant requin marteau passe à une dizaine de mètres en m’ignorant. L’île Maurice figure parmi les plus beaux sites au monde pour la plongée sous-marine.
Je n’ai pas revu Paul, Adieu Virginie.

Henri Eskenazi
www.henrieskenazi.com
© Tout droit de reproduction réservé - Texte et photo H. Eskenazi


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