Petit, tonique, au sourire malicieux ; c’est le plongeur professionnel de l’île, chargé des plus dures besognes et attaché au centre de recherche océanographique de l’université. Son fidèle chien Tiger reste à ses côtés. Autour de notre table, les conversations vont bon train. Il y a trois jours, lors d’une tempête sur les Açores ; deux voiliers italien et suisse ont disparu. Nous attendons des nouvelles. Un équipage anglais vient d’être repêché de justesse : la mer a ses caprices…
Au moindre rayon de soleil, le port de Horta se métamorphose. En effet, selon la tradition et pour conjurer le sort, les voiliers signent leur passage par une superbe peinture le long de la jetée. Des centaines d’œuvres d’art éphémères se superposent ainsi au fil des ans, illuminent les quais de couleurs vives. Même les enfants de la « Baleine Blanche » sont passés par là. Je me remémore l’œuvre célèbre de Herman Melville où le jeune Daniel participe à la chasse implacable contre Moby Dick… Ce temps est heureusement révolu ! Au contraire de sa voisine Pico, l’île de Faïal

ne possède ni mont ni escarpement susceptibles d’intéresser les amateurs d’escalade. Mais son paysage gracieux, verdoyant, découpé par des massifs d’hortensia et d’hibiscus, invite à de revigorantes promenades permettant d’apprécier ses charmes, de découvrir tous ces petits trésors de beauté, du sommet d’une colline ou en cheminant le long des versants d’une vallée. De petites maisons blanches se détachent des verts pâturages ou flânent quelques vaches. Le temps s’écoule au ralenti. Derrière les derniers moulins à vent on aperçoit Pico, une grande pyramide grise qui se dresse à plus de 2 000 mètres, comme pour rappeler au navigateur l’immensité de l’océan.
En plongée, Norberto connaît les Açores mieux que quiconque : « la meilleure période va de juin à octobre, me précise t’il. Il y a du soleil, peu de pluie et pas de vent violent comme ce peut être le cas en hiver où l’accès en bateau et en avion devient difficile, voire impossible». Nos plongées se font directement de la côte ou d’un bateau mouillé à l’abri d’un bloc de lave noire. Sous la surface, ces derniers forment curieusement une architecture plus claire qui se détache sur le sable noir. La flore fixée est relativement pauvre et peu colorée, mais les poissons sont nombreux. Sous une ancienne usine baleinière, par moins de 10 mètres, de nombreux spirographes peu farouches parsèment un fond rocailleux. La faune nous apparaît assez méditerranéenne : saupes, sars, castagnoles et muges ne nous dépaysent pas trop, encore qu’un banc de bécunes passe à nos côtés. Tandis qu’un orage, aussi soudain que violent, vient brutalement cribler la surface de milliards de petits cratères, Norberto et moi apprécions d’être au fond.
Le lendemain, après deux plongées à Fetaira et Castelo Branco, notre précieux guide nous propose une plongée nocturne des plus étranges de la réserve intégrale de la Caldeira do Inferno, le cratère de l’enfer. Tout un programme : c’est un ancien volcan dont une paroi s’est effondrée vers l’océan. Je me glisse seul dans une couleur d’encre constellée de plancton scintillant : bizarre impression de plonger dans une vieille marmite… Ici se mêle une faune mixte méditerranéenne et tropicale avec rascasses, rougets, balistes et perroquets à moitié endormis. Soudain, une murène aux dents acérées apparaît dans le faisceau de ma lampe et me surprend. Mon cœur bat d’autant plus fort qu’elle goûte ma pige macro avant de déguster un petit poisson. Elle est superbe dans sa robe jaune et noire, mais pas franchement coopérative. En remontant, je réveille une petite cigale rouge et une autre plus grosse frangée de bleu fluo, qui fuit à reculons entre les rochers. Au passage, je caresse les moustaches d’un superbe rouget.
En petit jour, nous décidons de mieux connaître l’île de Faïal en nous rendant à la Caldeira et à la Ponta dos Capelinhos, deux anciens volcans. L’éruption soudaine du dernier cité anéantit un village en 1957. Un squelette de phare, seul témoin du drame. Sous un ciel plombé, entre deux nuages, les tornades de poussière noire s’élèvent vers le soleil et dessèchent nos gorges. Nous sommes au bout du monde ou nous n’en sommes plus très loin !
De retour à Horta, nous écoutons la douceur de l’air et apprécions une fois encore la gentillesse des açoriens. Un âne surchargé de pots de lait, un troupeau de vaches sur du gazon, un vieillard sur un banc et des femmes en noir : un curieux mais équilibré mélange de Corse et d’Écosse ! Plus tard, nous ferons connaissance, sur l’île de Pico, de Joao, la soixantaine bien sonnée, qui est l’une des meilleures vigies de l’île. Equipé de ses propres jumelles qu’il affectionne tout particulièrement, il peut repérer un cachalot isolé à près de 35 km de la côte. Il surveille la surface de l’océan de sa guérite située en altitude en surplomb de la mer. Sans son aide précieuse, nous n’aurions pu observer ces deux superbes rorquals d’une vingtaine de mètres, au souffle si puissant. Durant de longues heures, nous tracterons pacifiquement de gros dauphins noirs Tursiops, alors que des dizaines de petits dauphins Stenella et Delphis, plus joueurs, viennent batifoler sous la coque de notre Bombard. Sur la mer maintenant bien formée, seuls les puffins cendrés se joue de la longue houle de l’Atlantique. Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’ils regagneront leurs gîtes, au fond des anfractuosités rocheuses. Nous décidons prudemment de rentrer. L’odeur des pins se rapproche alors et celle du fenouil remplit nos narines.
Le passionnant « Musée des baleiniers » de Pico vient de fermer ses portes. C’était le véritable cœur de l’activité baleinière des Açores. Celle-ci a officiellement cessé en novembre 1987. Le musée porte témoignage de ce que fut cette tradition dans l’archipel et de ce qu’elle représenta pour la collectivité açorienne : « Les coques étaient noires comme des cercueils. Les navires répandaient une odeur nauséabonde d’huile et de mort. » Il y a peu de temps, un cachalot expirait, face au soleil rouge posé sur la ligne d’horizon. Son dernier mouvement a été de pointer son aileron vers le ciel en se tournant sur le côté, puis de le rabattre, comme pour une dernière protestation.
Tels les açoriens, nous devenons mélancoliques et ressentons alors la « Saudae »…
Henri Eskenaziwww.henrieskenazi.com
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