Mon émotion est tout aussi intense lorsqu’à la fin de la plongée, mes yeux, à peine ouverts sur la lumière libre du soleil, s’emplissent des rayons dorés qui viennent s’étendre sur l’Égypte éternelle. Ici, tout près du désert, je me dépouille. Je change de peau, de mœurs, de temps et de rythme. Tout devient lent, sans repère, en totale osmose avec la plongée sous-marine puisque mon regard ne se pose plus et flotte au gré du courant, avide d’espace. Telle une légende, la mer Rouge est magique, entre le détroit de Gubale et celui de Tiran.
Autrefois, il n’y a que vingt ans, pour admirer les v

ols de fusiliers, les bancs de ptéroïs ou encore les innombrables glass-fishes des fameuses épaves de Canatic ou du Ghiannis D, j’avais du voler de Paris au Caire puis attendre une correspondance hypothétique vers Louxor. Là, un bus, mini je crois, m’avait déposé après plusieurs heures de route nocturne et non moins incertaine dans un petit village nommé Hurghada. Maintenant que les temps ont changé, je me prélasse sur un bateau de croisière, lové dans une serviette chaude, au pied de Ras Mohammed. Mais le Sinaï est toujours là : ce n’est pas une montagne, mais totem, un mythe, un vertige minéral.
Du bateau, je ne contemple pas seulement un paysage, je me recueille aussi sous un ciel d’azur car mon regard sur ses sommets embrasse l’horizon culturel de mon ailleurs. Ma pensée ici redécouvre le sens des choses. La nature me prend à la gorge d’émotion tant l’air est pur et la mer inépuisable. Ce n’est sûrement pas Olivier, mon binôme durant ce dixième séjour ici, qui me démentira. Sa joie est aussi grande que la mienne à la vue de cette femelle dauphin qui a bien voulu jouer avec nous pendant dix bonnes minutes.
Son ventre plus clair semble grossi par l’attente d’un bébé. Elle creuse le sable, soulève une pierre, lâche quelques bulles et poursuit un poisson apeuré. Des moments comme celui-ci, véritables offrandes de la nature, m’apparaissent comme un réconfort précieux. Et dans cet instant unique, je célèbre des souvenirs : il y a vingt ans, le même doux bruissement du vent qui soulève les vagues, le même clapotis sur la coque, le même ciel zébré de nuances colorées.
La mer Rouge a beaucoup d’amants. Mais attention, elle est fragile… Et en deux décennies les requins sont devenus plus rares. Ils ont fui vers le grand Sud… Sous l’eau tout s’exprime en multicolore. A la jonction des deux golfs, celui d’Aqaba et celui de Suez, une longue entaille creusée dans le désert aride recèle 1 000 trésors depuis la nuit des temps. Le paraphe, or ou rouge selon l’heure, signe les contours bleus de cet océan miniature, une beauté mise à vif de canyons, de falaises pourpres, de criques déchiquetées et de plages vierges.
Au-dessus de la surface, la violence de relief joue avec la débauche chromatique sous-marine. La richesse des coraux est déconcertante Sur Fortune reef, la virginité des concrétions coralliennes, véritables sculptures naturelles, me donne le sentiment de naviguer sur du cristal. Les coraux de feux sont tendus vers le ciel pour toucher les rayons du soleil. Les paysages de la mer Rouge ont charmé plus d’un esthète. Même loin des sites connus de Carless Reef ou de l’épave du Thistlegorm, tant visitée, les poissons gardent le sourire. Je l’espère pour longtemps encore, bien plus que vingt années !
Entre les draps douillets, dans ma cabine, je me souviens (c’est toujours l’ancien qui parle !) du sable de l’île Giftoun qui, brûlant ma peau, me gardait éveillé pour mieux compter les étoiles filantes. Ces flèches dans le ciel sont toujours là, comme des signes immuables d’espoir qui me rappellent que la nature reste la plus forte.
La mer Rouge est un véritable paradis miniature, poissons et désert en prime ! Dès les premiers mètres d’immersion, l’éblouissement est immédiat. Les fonds, en enveloppant mon corps, débrident mon imagination et libèrent mon esprit. Cette incroyable liberté du monde sous-marin modèle et forge mon âme. On ne se remet pas de ce genre de choc. Les futilités du monde n’ont plus court avec la pression qui augmente : c’est une école à la fois de simplicité et de folie, de grandeur et de douceur sauvage ou les sens restent en éveil.
Ici, entre les bleus, je connais une joie intense, un luxe accessible, qui rendent la nudité de la pensée aussi sensuelle que celle des coprs.
Et si j’ai un seul souhait à faire en conclusion de ces lignes, c’est tout simplement de pouvoir, dans vingt ans, les relire sans honte ou que quelqu’un d’autre les réécrive sans en changer une seule virgule.