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Emotions voyage plongée Sipadan: l'île aux extravagances
Bornéo est une île curieuse. A peine arrivé, j’y croise une Mobylette sur laquelle, à l’arrière, est tranquillement assis un singe. J’y goûte des holothuries à la sauce d’huîtres et l’on me parle, comme un spectacle banal, des tortues marines qui viennent fréquemment y pondre. À vrai dire, je ne suis à Bornéo qu’en transit. Le haut lieu de la plongée où je me rends n’est pas situé sur la plus grande île du monde, si l’on excepte l’Australie, mais sur un minuscule îlot de l’état de Sabah : Sipadan...

Vingt minutes suffisent pour en faire le tour à pied. Sipadan est le sommet émergé d’une montagne sous-marine abrupte. À dix mètres de la plage le fond plonge à six cents mètres. De l’autre côté, il atteint mille deux cents mètres à quelques minutes de bateau. Cette impression d’être entouré d’abîmes est constamment présente, d’autant qu’au cours des quatre ou cinq immersions quotidiennes la faune que l’on croise le long des tombants est de taille. Après un copieux petit déjeuner à base de pâtes chinoises au soja et de papayes, j’ai effectué ma première plongée en compagnie d’Adeline et de Nadine. Au bout d’un quart d’heure, j’ai compté dix requins Obesus à la pointe de l’aileron dorsal blanche, un barracuda de presque deux mètres avec un poisson dans la gueule et deux grosses tortues (Chelonia mydas) d’au moins un quintal chacune que je me suis permis de caresser au passage. Le tout dans une eau malheureusement un peu trop verte pour réussir mes photos. J’ai un peu peur d’avoir tout vu dès ma première plongée, sans avoir dépassé vingt mètres de profondeur. C’est tout bonnement extraordinaire ! J’effectue de nuit ma quatrième plongée de la journée. De nombreux perroquets à bosse, accompagnés de rémoras, nichent dans la paroi. J’approche mon caisson tout près, à dix centimètres, sans qu’ils esquissent le moindre mouvement. Ils sont si grands, autour d’un mètre, que j’ai beaucoup de mal à cadrer l’œil et le bec en même temps. Un peu plus loin, une dizaine de poissons–couteaux se cachent, à la verticale, dans une gorgone. J’évite de justesse quatre Ptérois volitans éblouis par mon phare. Un petit requin passe sous mes palmes…

De retour à la surface, je continue de rêver éveillé. De minuscules organismes fluorescents bordent la plage telle une guirlande. Un peu plus tard, j’assiste, fasciné et mélancolique, à la ponte d’une tortue. J’ai l’impression que des poussières d’étoiles tombées du ciel se sont, au contact de la mer des Célèbes, transformées en micro plancton scintillant.

Le murmure des vaguelettes qui viennent embrasser des pilotis du bungalow berce la nuit profonde. A 5 h 45, le soleil perce l’horizon à travers de gros nuages blancs. Plusieurs tortues viennent respirer à quelques mètres de ma chambre. Leurs têtes émergent de la surface et, curieuses, elles regardent ce qui se passe. J’en dénombre huit. La plus proche agite sa nageoire en signe de bienvenue. Elles sont chez elles à Sidapan, sanctuaire des tortues marines. Pour ne pas les déranger, il est interdit de faire le tour de l’île entre 18 h 30 et 6 h 30, sauf autorisation préalable. Il y a quelques années, la Calypso a mouillé tout près de l’endroit d’où j’écris ces lignes. Le commandant Cousteau a déclaré qu’en 45 ans de plongée il n’avait jamais rencontré de site aussi beau. Je n’ai aucun mal à le croire. Ici, la nature est reine et le souci de la préserver constant. L’eau est désalinisée, le savon des douches biodégradable. Les bungalows, quoique rustiques, sont agréables et relativement confortables. Autre agrément du site : une salle est spécialement affectée à la mise en charge du matériel électrique et le portage du matériel est réduit au minimum. Un beau matin, alors que le soleil déjà chaud faisait étinceler une mer d’huile, j’ai connu la plongée la plus longue de ma vie de photographe–plongeur. Je commence par noyer mon appareil photo à Barracuda point. Même si les images que j’ai prises sont moins importantes que le moment vécu, j’ai du mal à contrôler ma déception. Un immense banc de barracudas m’entoure. Ils sont presque mille, m’assurera Andy, mon guide au sourire inaltérable. Ils forment un véritable nœud. Jamais je n’ai vu un tel spectacle. Et que dire des spirales dessinées par les carangues qui, par centaines, chassent en tournoyant…

Heureusement, ma vie de plongeur ne s’arrête pas à ces moments de frustration. L’après-midi, à South Point, je me rattrape en croisant une bonne vingtaine de tortues dont deux sont presque aussi grandes qu’Adeline. L’une d’elle remonte à la verticale pour respirer, trois rémoras collés à la carapace. Quelques petits poissons jaunes citron en profitent pour lui picorer le dos. Trois superbes carangues Ignobilis chassent dans le bleu. Le fort courant me projette vers une bande de petits requins gris Obesus allongés sur le fond. Apparemment, je les dérange. Ils s’éparpillent de tous les côtés. Nous nous trouvons au palier, Andy et moi, nez à nez avec deux magnifiques requins léopards à la robe tirant vers le jaune clair et à la queue démesurément longue. Je remarque leurs tout-petits yeux et leur respiration saccadée. Le premier, deux mètres, s’éloigne lentement au moment où j’essaye de le toucher : moment intense… Pourquoi les pellicules photographiques n’ont-elles que 36 poses ?

Un peu plus tard, à terre, je découvre un magnifique serpent rayé que je photographie sous toutes les coutures. Un pêcheur malais s’approche de moi et, calmement, me dit dans un anglais approximatif : « il est dangereux ».

Je lui demande : « dangereux ? » Il me répond : « très dangereux ». Étonné, je répète : « très dangereux ? » Il me précise, toujours aussi calmement : « il est mortel ». Je ne suis qu’à quelques centimètres du serpent qui, un peu inquiet, se camoufle dans les feuillages. Le pêcheur s’éloigne en souriant. Vautré sur le sable, j’entends un bruit qui vient troubler le silence qui règne sur l’île. Le vrombissement devient bientôt assourdissant. Un hélicoptère vient déposer quelques clients privilégiés. Quand il décolle, il soulève des grains de sable avec une telle violence que j’ai l’impression qu’ils me perforent le dos. Le calme revient tandis que la mer monte, couvrant à nouveau le corail. La plage retrouve peu à peu sa forme la plus flatteuse, celle que l’on voit sur les cartes postales.

Mon bungalow, coiffé de palmes de cocotiers, est presque entièrement entouré par les flots, ce qui ne fait qu’accentuer l’impression d’isolement et de quiétude que j’éprouve. Un splendide crabe de cocotier de plus d’un kilo met la plage en émoi en sectionnant net les racines de palétuviers. Bien qu’il soit généralement peu agressif, la prudence s’impose lorsqu’on le photographie car le bonhomme n’apprécie pas de jouer les stars. Un peu plus tard, tandis que je m’amuse à suivre un napoléon en apnée, je suis heurté par quelque chose de dur. Quelle n’a pas été ma surprise de me trouver face à face avec une île qui n’était pas quelques minutes auparavant !

Je n’ai pas rêvé : c’est bien une île de vingt mètres carrés, avec ses cocotiers qui flotte au gré des courants. Elle empote probablement différentes variétés d’animaux sur un autre continent. Peut-être contribuera t’elle à créer quelque part un nouveau monde. L’îlot va dériver à portée de palmes, toute la journée, pour disparaître au crépuscule, emportant son secret.

La série des mystères de Sipadan n’est pas close. Agill, le chef plongeur malais, me convie à découvrir une grotte passionnante. Elle a, en son temps, frappé de saisissement l’équipe Cousteau. Au fil de l’immersion nous survolons des squelettes de tortues. Carapaces, crânes et ossements succèdent dans une ambiance d’autant plus singulière que l’architecture du fond est saisissante. L’eau est très claire. Après avoir emprunté un tunnel assez large, d’environ 90 m de long, nous arrivons dans une poche par 24 m de profondeur. A notre droite gît un squelette de dauphin. Le faisceau de ma lampe balaye les stalactites et les concrétions des parois. Quelques poissons occupent les lieux, malgré l’obscurité totale. Sur le chemin du retour, avant de revoir le bleu de l’océan, c’est le squelette d’un marlin aisément reconnaissable à son rostre que nous découvrons. Sans doute s’agit-il d’animaux égarés dans ce lieu magique où ils reposent maintenant pour l’éternité. A la sortie du tunnel, je retrouve mon bon gros barracuda à l’œil vaguement soupçonneux. Est-il le gardien de ces sépultures ?

A Hamping Garden, je surplombe une véritable forêt de coraux mous multicolores accrochés à un tombant qui plonge à la verticale. Au-delà de 50 mètres de profondeur, c’est le domaine des thons et des requins gris.

A Staghorn Crest, j’évolue pendant 20 minutes au milieu de nuages de carangues qui dessinent autant de volutes. Certains poissons ont la gueule grande ouverte, pour gober leurs prises. Au cours des vingt minutes suivantes, j’ai la sensation qu’une masse sombre avance sur moi au point de me cacher le soleil. Petit à petit, je discerne un, puis deux, puis mille barracudas d’un mètre de long. Les plus proches se tiennent à cinquante centimètres de mon masque. J’économise mes bulles pour ne pas les disperser, tandis qu’Andy disparaît complètement derrière ce mur épais. Je ressens la puissance implacable de la masse, et sa splendeur.

Alors que je croyais avoir tout vu, les deux bancs de poissons se rejoignent pour ne plus en former qu’un. Les barracudas se tiennent à l’aplomb des carangues, le tout au-dessus d’un fond qui ne dépasse pas 10 mètres. J’ai vécu là 50 minutes ahurissantes qui me donnent envie de chanter :

« Sipadan m’était contée,
j’y plongerais le jour,
j’y plongerais la nuit,
ce serait le bonheur… »

C’est une île au rythme merveilleux, à plonger seul, à 4 ou bien à 2… J’ignore ce qu’il en est pour vous, mais pour moi cela veut dire beaucoup !

Henri Eskenazi
www.henrieskenazi.com
© Tout droit de reproduction réservé - Texte et photo H. Eskenazi


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