Rappelez vous Lucy, ce squelette gracile de jeune hominien datant de trois milliards d’années découvert en 1974 en Ethiopie, précisément dans la Rift Valley. Dans cet Est africain qui va de la mer Rouge à la Zambie, je retrouve chaque fois l’impression de vivre au cœur d’un véritable jardin d’Eden. Ce fascinant carrefour de peuples où l’homme a fait ses premiers pas mêle à plaisir toutes sortes de paysages : déserts, savanes, forêts, lacs, neiges, mais aussi des plages de sable blanc sur lesquelles s’inclinent des cocotiers. C’est peut être en Tanzanie que le charme agit le plus, en particulier dans la région du Kilimandjaro qui est frontalière avec le Kenya. Haut de 6 000 mètres, ce volcan a poussé comme un champignon à une époque relativement récente, avant de cesser toute activité éruptive il y a environ 100 000 ans. Un manteau neigeux recouvre constamment son sommet qui se perd quelques fois dans les nuages.
Cette Afrique là, prodigieuse et bien réelle, réveille les sens assoupis des européens et incline irrésistiblement aux questions existentielles. Les voyageurs ne sont pas prés d’épuiser les attraits des paysages, des ambiances et des réserves d’animaux sauvages du Kenya et de Tanzanie.
A la découverte d’un continent qu’animent des rythmes immémoria

ux s’ajoute, pour des plongeurs et de manière de mieux en mieux organisée, celle d’un autre univers. Celui-là baigne dans l’océan Indien tout près des longues plages nappées d’écume et plantées de cocotiers où se mêlent les murmures du vent et de la houle…
Et puis il y a les îles.
Notre bateau évolue paisiblement, d’une baie à l’autre, le long de la côte de Zanzibar. C’est une île dont le nom seul suffit à faire rêver. Il évoque invinciblement une Afrique métissée d’Orient, au passé glorieux et tourmenté, en proie à la fièvre des épices, de l’ivoire et des esclaves.
Zanzibar et Pemba sont deux îles sœurs relativement proches du continent, orientées sud-nord suivant une ligne, qui en gros, conduit de Dar Es-Salaam (capitale de la Tanzanie) à Monbassa, au Kenya.
Malgré leur superficie relativement réduite (légèrement inférieure chacune à celle de l’île Maurice), leur population atteint un million d’habitants. C'est à dire qu’elles connaissent une certaine activité, bien qu’encore protégées du tourisme de masse.
Pour l’heure, j’écoute les claquements que font, tout près de moi, les bancs de carangues en chasse. Et je pense à ce superbe napoléon de deux mètres que j’ai vu tout à l’heure accompagné de dizaines de platax argentés et surexcités. J’ai pu mesurer alors à quel point la richesse de ces eaux chaudes attire les grands bancs de poissons qui, à leur tour, deviennent la manne des plus gros prédateurs. Paradoxe de la nature, la fragilité de l’écosystème accentue son côté immuable : un diamant sur un fil…
La surface de l’eau donne une fausse impression de monotonie. Dès qu’on la franchit, on est frappé par la beauté fragile du corail, et par la palette de ses couleurs. Le sable est tapissé d’oursins noirs aux longues épines que l’eau balaye. Ici, l’océan Indien laisse libre cours à son exubérance.
Au soleil couchant, je me laisse absorber par l’extraordinaire ciel austral. La chaleur s’estompe, les rayons du soleil se font plus diffus, les pastels remplacent les couleurs vives et la silhouette des pirogues à deux balanciers s’étire sur le miroir des ondes.
L’une d’elles s’approche et les pêcheurs proposent le produit de leur pêche à un prix si dérisoire que le marchandage coutumier est réduit au minimum obligatoire. Tout le monde se comprend, l’anglais et le swahili aidant. Un dhow, embarcation locale tanzanienne, passe tout près, sa voile trouée. Deux hommes chantent…
Après les deux plongées quotidiennes, je peux enfin compter les étoiles qui filent au-dessus des arbres, brusquement avalées par l’obscurité. La voie lactée, ce coup de gomme qui brouille les cieux, ne cesse de m’étonner : je ne sais pourquoi il me fait songer à un ange qui passe, les ailes chargées de plancton ! La douce brise de l’océan me caresse la peau.
Cap vers le Kenya, nous arrivons sur l’île de Pemba. Une épaisse mangrove borde les chenaux qui serpentent paresseusement avant de trouver la mer, un peu à la manière des fleuves amazoniens. L’amplitude des marées est assez importante encore que le courant ne soit jamais vraiment un handicap. Mais la visibilité peut, suivant les saisons, connaître de brusques variations. La végétation luxuriante et vernissée retentit en permanence d’une multitude de chants d’oiseaux et quelquefois de rires d’enfants. La brise qui se lève enveloppe Pemba d’une douce odeur de clous de girofle. L’île en exporte beaucoup. Le bout des cigarettes qu’on fume ici en est même piqué avant d’être allumé.
On ne rencontre sur les îles ni les grands animaux sauvages ni les baobabs de l’Afrique continentale. Pas de traces non plus de singes qui évoluent dans les cascades violettes des bougainvilliers de la côte Est. La nature est moins exubérante, avec ses grappes d’arbres accrochés aux rochers auxquels l’érosion marine a fini par donner une forme de champignon.
En regardant en direction de Wete, le petit village de Pemba, je vois un nuage gris, qu’on croirait tamisé, se déplacer au-dessus de l’eau et dans l’air, comme la première neige soudain surgie de nulle part. Je comprends que l’orage arrive venant du Sud. Très vite, il obscurcit tout et je me trouve en pleine tempête, fouetté par une pluie tellement drue que je crois traverser une cascade. Deux minutes s’écoulent et le soleil réapparaît, séchant mes cheveux presque instantanément : la soudaineté de l’équateur dans sa plus véritable expression !
Les sites de plongée sont ici chargés d’exotisme. Ils s’appellent Njao, Kigomasha ou plus classiquement Manta Point où certains plongeurs chanceux ont pu apercevoir, parait-il, plus de quarante raies en une seule plongée. Quand elles ne sont pas là, on peut se rabattre sur les nudibranches, multicolores et d’une grande diversité. Les tombants, verticaux, plongent à près de cent mètres et on ne les visite pas sans plaisir et émotion. Persiste alors l’impression d’être habité par la vision d’un monde magique et poétique baignant dans des eaux incroyablement vivantes.
Vaut-il mieux imaginer le réel ou réaliser l’imaginaire ? Tandis que je m’apprête à répondre à cette question fondamentale, l’hôtesse me réveille en souriant, me remercie d’avoir voyagé avec elle et espère me relire prochainement sur ces lignes…
Henri Eskenaziwww.henrieskenazi.com
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