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Emotions voyage plongée Turquie: Le temps englouti, Kustur
Avec ses allures de Viking et son regard bleu, Pascal, même devant un verre de raki, ne peut être confondu avec un Levantin. Mon interlocuteur et mentor a pris en charge le nouveau club de plongée de Kustur, près de la station balnéaire de Kusadasi. Il me met en garde : « Ici, pas question de plonger n’importe où. La plongée est très réglementée ; les autorités turques veulent à tout prix empêcher le pillage des sites archéologiques »...

Dès le lendemain, j’embarque à bord de la barque traditionnelle de Mustapha, capitaine jovial et parfaitement à son affaire. Après une demi-heure d’une navigation paisible, il mouille par huit mètres de fond sur un sec. Tout autour la pente dévale jusqu’à cinquante mètres, sous le regard de constellations de castagnoles qui montent la garde devant le bleu. La flore et la faune fixée sont plutôt pauvres : ni corail, ni gorgone ne viennent égayer le relief. Mais l’absence de courant et la clarté de l’eau attisent l’attrait des plongées sur le site d’Adabanko où nous nous trouvons. De nombreux mérous rôdent alentours. L’un d’eux, qui doit mesurer un mètre cinquante, s’approché d’Emmanuelle, mon binôme, avant que l’éclair de mon flash ne le fasse fuir.

Les gros mérous ont-ils une préférence pour les jolies filles ? Un Triton atlantis de taille respectable est posé devant moi, mais je sais qu’en l’examinant il me faut prendre garde aux « vers de feu » qui me rappellent les scolopendres terrestres venimeux et dont la rencontre est cuisante. Plusieurs Pinna nobilis, chères à notre ami le professeur Nardo Vicente, jalonnent notre parcours tandis que nous survolons un champ de posidonies. Soudain, ça y est ! Par vingt mètres de fond, je les vois, immobiles, sagement posées, comme assoupies par les siècles. Trois amphores brisées, des anses, des morceaux de poteries concrétionnées… Spectacle d’un autre monde. Emmanuelle soulève délicatement un col d’amphore à moitié enfoui dans la vase. Aussitôt, des dizaines de girelles commencent leur ronde à l’affût d’un repas. Puis nous distinguons, irréelle, enveloppée d’algues, une chaise concrétionnée bien plantée sur ses quatre pieds. Il ne manque que Poséidon assis, barbu et pensif, son trident sur les genoux, s’abandonnant à la contemplation de son domaine… A moins que la chaise ne soit tombée d’un de ces ferries bondés de touristes qui relient la côte turque à l’île grecque de Samos, distante seulement de trois kilomètres. Je remarque la robe des girelles paons plus vivement colorées que celle des quelques poissons-perroquets, probables transfuges de la mer Rouge.

Et puis deux poulpes qui se fondent dans le décor à notre passage, tandis qu’un troisième disparaît dans un nuage d’encre. Images apaisantes d’un monde que les siècles paraissent avoir assoupi.
Le lendemain, nous mettons le cap sur Barbaross. J’apprécie de plus en plus Mustapha, sa gentillesse et sa nonchalance : son ventre aussi m’impressionne. Nous nous mettons très gaiement à l’eau. Quelques débris de poteries, un cul d’amphore et un col assez long ponctuent notre début de plongée, à dix-huit mètres. Puis nous approchons d’un tunnel d’une vingtaine de mètres éclairé de faisceaux de lumière qui pénètrent par une série de trous dans la roche. De l’extérieur, on suit le parcours des plongeurs grâce aux chapelets de bulles qui s’échappent des orifices, comme une cascade à l’envers. Sur le fond, des porcelaines se cachent. Un banc de barracudas et quelques sars suivent Emmanuelle qui se promène une miche à la main. L’excitation gagne les poissons. Les barracudas arrivent au-dessus de nous : ils sont petits – moins d’un mètre – mais fougueux. Tout va alors très vite. Les gros poissons attaquent les plus petits qui, eux, se jettent sur… les miettes de pain.

Au retour, nous apercevons jusqu’à huit mérous en même temps qui évoluent en pleine eau. Ils sont plutôt craintifs et difficiles à photographier. Cela fait une heure et demie que nous sommes partis, les autres doivent s’impatienter. Mais non, tous batifolent autour du bateau dans cinq mètres d’eau. Il est vrai qu’elle est à 24…

Autre site de plongée : Pamucak. Il offre aux débutants l’avantage de plonger à leur aise parmi les blocs de rochers. A faible profondeur, ces derniers forment un véritable dédale où l’on tombe parfois nez à nez avec un petit mérou que nos bulles ont l’air de terrifier. Le haut-fond parait littéralement tissé de lignes de pêche d’où flottent des chevelures d’algues. Un petit congre termine sa vie, suspendu à un hameçon. Il se débat encore : je suis triste et le libère : tant pis pour le pêcheur.

Plus près du club, les grottes d’Adakulé permettent de pimenter la journée par quelques sensations fortes. Les lampes sont nécessaires pour se faufiler dans d’étroits boyaux où le moindre coup de palme soulève un épais nuage de vase qui rend la visibilité nulle. A l’extrémité du parcours, une piscine à ciel ouvert nous accueille, comme pour nous récompenser. L’eau est bleue ou verte, peut-être même les deux à la fois. Dommage que les particules en suspension nous empêchent de voir la sortie…

Son potentiel en matière de plongée n’est pas, loin s’en faut, le seul attrait de la Turquie. On a peine à s’imaginer à quel point elle foisonne de sites archéologiques, en particulier grecs et romains. Le plus vaste et le plus beau de la région est sans doute celui d’Ephèse, distant seulement de vingt kilomètres de Kusadasi, « l’Ile aux Oiseaux ». Sur le trajet, nous apercevons des cigognes nichant sur les cheminées. Spectacle de plus en plus rare, ce qui explique peut-être pourquoi la natalité est en baisse. A moins que cela ne soit imputable à la disparition des choux (…) !

Ephèse, peu à peu dégagée et en partie relevée grâce à une collaboration internationale, se présente comme une ville de dimensions impressionnantes où l’on peut lire l’histoire inscrite dans le sol et la pierre. Il ne reste quasiment plus rien du temple d’Artémis qui, avec la basilique Saint-Jean et la mosquée d’Isabey, forme les trois grands pôles religieux du site. Au passage, nous apprenons que la ville aurait été fondée au début du Ier millénaire avant notre ère par Androclès qui guidaient un sanglier et un… poisson !
Au musée, trônent quelques copies de la fameuse Artémis, la déesse aux seins innombrables, ainsi qu’une collection de statuettes fort coquines.
Un séjour de deux semaines m’aurait permis de visiter Aphrodisias, Bodrum (l’ancienne Halicarnasse du satrape Mausolé) ou encore Didymes, en alternant plongées et tourisme. Et peut-être d’inscrire à mon programme le fameux festival folklorique d’Ephèse qui a lieu au printemps. A moins de choisir l’été, ne serait-ce que pour goûter aux fameux petits raisins blancs sucrés et sans pépins qui donneront pus tard les raisins secs.

Cette fois-ci, je me contenterai de Pamukkale, le « château de coton ». De vasque en vasque, dans une ambiance d’une blancheur irréelle, coule une eau saturée en calcaire qui sort de terre à 53°. Dès l’Antiquité, ses propriétés curatives étaient connues, au point de donner naissance à une station thermale. Pour en apprécier l’atmosphère particulière, réellement étrange, rien n’égale le plaisir de s’y baigner au lever ou au coucher du soleil.
La Turquie, c’est aussi cela, une qualité de vie polie par les siècles et les échanges, au carrefour de l’Orient et de l’Occident. La diversité des paysages, la douceur du climat et l’hospitalité du peuple turc incitent aux raffinements. Ainsi, on mange très bien presque partout, à condition d’aimer le riz, l’huile d’olive et l’oignon : la cuisine turque passe pour la troisième du monde.
Voilà une raison supplémentaire de mettre la Turquie à votre menu…

Henri Eskenazi
www.henrieskenazi.com
© Tout droit de reproduction réservé - Texte et photo H. Eskenazi


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